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Culture / «La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié»: Pierre Bourdieu revisité par la bande dessinée


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Après avoir, dans des formats et sur des supports divers, pas mal exploré l’infini domaine de la bêtise, la quadragénaire Tiphaine Rivière décide d’orienter, à présent, sa focale du côté de l’intelligence en s’emparant du classique de Pierre Bourdieu, «La Distinction», dont elle propose une vive relecture libre, impertinente et allègre.



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A travers une galerie de personnages évoluant autour d’une classe de lycée, elle met en scène l’analyse incisive des relations entre goûts et classes sociales développée par le sociologue, et nous donne à réfléchir sur nos propres déterminismes sociaux.

La Distinction, elle l’a lu, il y a dix ans, quand elle en avait 30, et ce texte l’a vraiment marquée. Après ça, Tiphaine Rivière a vu le monde complètement différemment. C’était comme une énorme psychanalyse sociale et elle s’est dit: c’est quand même monstrueux que ce livre ne soit pas accessible aux gens qui auraient le plus besoin de le lire, les gens des classes populaires, les gens qui n’ont pas de capital scolaire.

La mise en récit

Jeune enseignant en sciences économiques et sociales dans un lycée de banlieue, Michel Coëtker, propose à sa classe d’essayer de comprendre les déterminismes sociaux.

Qu'est-ce qui fait que l'on appartient à une classe sociale? Les lycéens répondent en mentionnant l'argent, ce à quoi leur nouveau prof répond: que nenni, c’est beaucoup plus compliqué que cela! Et il sort de son cartable les 680 pages, les 40 tableaux, les 21 graphiques, les 38 illustrations photographiques et l’index des concepts, de La Distinction - Critique sociale du jugement de Pierre Bourdieu, ouvrage paru en 1979 dans la collection Le sens commun aux Editions de Minuit.

A chacun son style de vie

Les uns vont au théâtre, les autres le vivent. Les uns ont une villa à la mer, les autres, la mer, ils ne l’ont jamais vue. Vous pensez que tous les goûts sont dans la nature, que chacun a son goût et que des goûts et des couleurs on ne discute pas. Mais pas du tout, nous dit Bourdieu. Pour lui, toutes ces assertions sont mensongères. Chacun a et n’a que les goûts de sa classe sociale. Chacun déploie des stratégies de distinction propres au milieu par lequel il veut être reconnu 

La dimension symbolique du social ne reflète pas seulement les inégalités mais contribue à les reproduire.

Le beau n’est pas un concept a priori, il dépend de notre position de classe. Selon que l’on a fait telles études, on pratique tel sport, on consomme tels aliments et l’on s’habille de telle façon. Les manières de sentir, de penser, de décorer sa maison, de faire du sport, de voter, de cuisiner, de s’amuser, bref l’habitus, qui fait que chacun désire ce qu’il est en mesure d’obtenir et rien d’autre que cela.

Prétendre ne pas aimer ce qu’on ne peut pas avoir est là l’un des concepts centraux de cette démonstration. On intériorise les contraintes, et l’idée du goût est typiquement bourgeoise car elle suppose une liberté absolue de choix. Et c’est ainsi que, prenant la réalité pour ses rêves, le pauvre se persuade qu’il n’a besoin de rien.

Manger

Avant d’avancer quoi que ce soit en termes de concept, Thiphaine Rivière commence son récit en montrant tous les élèves faisant quelque chose de normal, manger, et l’on se rend compte d’emblée à quel point les différences entre les milieux sociaux sont gigantesques. Le fait de vouloir manger beaucoup ou peu, par exemple. Si on prend chaque attitude séparément, cela paraît anodin. C’est quand on les met toutes ensemble que cela saute aux yeux, démontre-t-elle.

Confrontation des lycéens avec leurs parents

Ce qui intéresse notre dessinatrice, ce n’est pas tant l’enseignant et ses leçons que le fait que quand les lycéens rentrent chez eux, ils commencent à regarder leurs géniteurs et leur environnement avec un autre regard; qu’en comprenant qui sont leurs parents et d’où ils issus, il leur vienne le désir de s’émanciper, de décider eux-mêmes de ce à quoi ils ont envie d’appartenir.

Les cours de Michel Coëtker vont aussi amener certains des lycéens à tenter d’élargir leurs pratiques culturelles et, incidemment, à juger leurs parents et à faire part, pour le meilleur et pour le pire, de leurs jugements à ceux-ci.

A Omar qui veut aller à l’opéra, son père répond «Ok mais si tu y vas, ne le dis à personne dans le quartier».

Isis critique le sien, de père, un bourgeois qui parfois manifeste un certain mépris de classe, mais elle-même ne peut s’empêcher de donner des cours de maintien à Omar, style: «quand tu manges, c’est bien si tu gardes la bouche fermée».

Son père est contre l’égalité car, dit-il, elle n’existe pas dans la nature. A quoi Isis lui répond: raison de plus pour que l’Etat institue un cadre qui la recrée. Le père: ce sont les 1% qui font tourner l’économie, qui créent de l’emploi. Omar: mon frère est au chômage. Le père: mais est-ce qu’il est réellement prêt à travailler?

Les trois leçons

A la fin de la première leçon, la sonnerie retentit et les élèves s’échappent tous en courant.

A la fin du deuxième cours, consacré à «l'habitus» et aux représentations sociales, à la différence entre le goût libre des classes dominantes et la liberté contrainte par la nécessité des classes populaires, ils partent à nouveau en courant mais le professeur les a fait réagir, il y a eu débat, et pour lui, c’est essentiel.

Lors de la troisième leçon, Pierre demande au prof de quelle classe sociale il vient. Je suis un transfuge de classe, mon père est agriculteur, leur répond-il. A 14 ans, j’ai quitté la campagne, et à Rennes, au début, restant très en retrait des autres, j’ai observé les manières de parler de mes camarades, de rire, leurs rapports aux filles. La première fois que je suis allé chez un copain, tout m’a surpris, il n’y avait pas de télévision mais des livres, sa mère portait des souliers fins et elle était mince. Chez mes parents, on mange la bouche ouverte, sur des nappes à carreaux, on a des rires gras, on parle fort, on est timide face au maire ou au médecin. Ça sonne. Les lycéens sont sidérés.  Leur prof vient de chez les pauvres. Aucun ne bouge. Il a gagné la troisième manche!

L'art moderne

D’après Pierre Bourdieu, l’art moderne n’est pas fait pour les prolétaires. Mais pas pour les bourgeois non plus. L’art moderne est une manifestation d’autonomie des artistes et des intellectuels. Les grands bourgeois veulent reproduire le système, les artistes et les intellectuels veulent le transformer. Les bourgeois n’aspirent pas à l’excès mais à l’équilibre. 

Quant aux petits bourgeois, ils ne savent pas jouer au jeu de la culture. Ils prennent la culture trop au sérieux pour se permettre le bluff ou l’imposture, ou la distance et la désinvolture qui témoignent d’une véritable familiarité, du détachement affranchi de ceux qui se sentent autorisés à avouer leurs lacunes.

Les retours des lecteurs

L'auteure pensait avoir mis tout le monde sur le même plan, mais pas mal de lecteurs lui ont dit qu’elle jugeait les petits bourgeois plus sévèrement que les autres. Cela ne vient pas d’elle, dit-elle, mais de Bourdieu, qui parle des petits bourgeois d’une façon assez dure. Il dit et redit que lorsqu'on est au milieu, on a des comportements étriqués et on se replie sur soi.

L’artisan, le petit commerçant, simple-sérieux-honnête, a tendance à être répressif avec sa progéniture et à se méfier de tout hédonisme. Ce sont des violences symboliques. Il y a peu de violence physique dans le livre, mais quand Pierre, le lycéen sénégalais, dit à ses parents: vous êtes pauvres mais si vous étiez riches vous seriez toujours aussi pauvres dans votre tête, il reçoit une gifle. 

Les petits bourgeois sont eux obligés de s’étriquer parce que tous ce qu’ils gagnent, ils le font en perdant autre chose. S’ils veulent avoir une grande maison, il faut qu’ils arrêtent de partir en vacances. S’ils veulent avoir un deuxième enfant, il faudra qu’ils aient une plus petite maison. Ils sont toujours en train de calculer. En lisant La Distinction, Tiphaine Rivière a eu l’impression qu’il y avait une générosité des classes populaires, qui peuvent faire plein d’enfants, dépenser sans compter, vivre au jour-le-jour parce que de toute façon, ils n’ont aucun intérêt à compter, à espérer quoi que ce soit, ils vivent dans le présent. Et de l’autre côté, chez les grands bourgeois, avoir plein d’enfants, cela ne les empêchera pas de partir en vacances, d’avoir de l’espace et du temps.

Elle, se définit comme une transfuge inversée: elle vient d’un milieu grand bourgeois. Avec le même argent mensuel qu’elle, elle a un mari et deux enfants, la famille de la maison d’à côté qui gagne autant a l’air beaucoup plus pauvre. Elle peut partir en vacances dans une maison de famille. Il y a toujours quelqu’un qui va lui dire: tiens, prends ma vieille voiture.

Sa conclusion: la désobéissance civile est nécessaire

1% de la population possède 99% des richesses de notre planète. Nous sommes dans un monde de reproduction à dominante scolaire, et les rares transgressions qu’autorisent les classes supérieures n’ont jamais pour but de transformer la société en profondeur.

Les grandes fortunes doublent leur richesse chaque année, les pauvres perdent toujours plus de pouvoir d’achat. Bref, nous devons encourager la désobéissance civile, conclut Tiphaine Rivière.


«La Distinction, librement inspiré du livre de Pierre Bourdieu», Tiphaine Rivière, Editions La Découverte - Delcourt, 296 pages.

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