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Actuel / Rome, ainsi meurt la Ville Eternelle


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Les rues sont vides, les activités commerciales fermées et les places où le monde se rencontrait autrefois, aujourd'hui à moitié désertes. La pandémie a fait s'effondrer l'empire touristique romain. La Ville éternelle est-elle sur le point d'être oubliée? Reportage un samedi de septembre.



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Rome va te surprendre, m'avait-on dit. C'est à moitié désert, beaucoup de volets sont fermés et il n'y a presque plus de touristes dans les hôtels. Les grands absents sont les étrangers. Il est plus facile de trouver quelqu'un d'une autre région de l'Italie qu'un Américain à Rome. Certains restaurateurs se sont même donné une règle pour un partage des clients à tour de rôle. C'est à cela que sert le buttadentro. Une sorte de «motivateur» qui vous invite à vous asseoir à sa table. Avant le Covid-19, n'importe quel samedi de l'année, trouver une table à la dernière minute aurait été un luxe. Aujourd'hui, il n'est pas nécessaire de faire des efforts pour obtenir une carbonara.

J'avoue que je ne pouvais pas imaginer Rome sans cette masse de touristes qui l'a toujours animée, de jour comme de nuit, et en toutes saisons de l'année.

Le Panthéon © Doménica Canchano Warthon

Mais il y a une image, m'expliquent mes amis romains, qui a impressionné tout le monde, et qui est l'emblème de ce qu'est Rome aujourd'hui. Elle a été donnée le 27 mars, lorsque le pape François a pris la parole devant une place Saint-Pierre déserte, baignée par la pluie, dans un silence irréel. Ses paroles pour implorer la fin de la pandémie sont entrées dans l'histoire. Mais plus encore les images de cet homme, sa silhouette si petite au milieu d'une immense place froide, sa solitude. On ne peut pas imaginer un pape sans fidèles, comme Rome sans touristes.

Aujourd'hui, rares sont les pèlerinages, cette forme particulière de tourisme qui est l'un des fondements de religions comme le christianisme ou l'islam. Le tourisme et les voyages de plaisir font partie de la culture occidentale.

Les touristes sont sans aucun doute une opportunité économique, mais ils constituent aussi une possibilité d'ouverture et d’échanges culturels. Pour l'instant, le débat est ouvert. Certains Romains se demandent si la commercialisation à grande échelle de vaccins contre le covid-19 les ramènera à l'ancienne normalité.

Mieux vaut vivre avec le virus que de fermer des magasins

Au cœur de la ville historique, la pandémie est une présence inconfortable. Marco, un marchand à quelques pas du centre, en est bien conscient et me dit presque superstitieusement: «Nous avons été fermés du 11 mars au 4 mai mais si nous devions être à nouveau contraints de fermer, les effets seraient dévastateurs, nous pourrions mourir de faim». Les membres du gouvernement le savent. Fin août, en effet, il a été décidé de suivre la même ligne que des pays comme la Suède et l'Allemagne, en préférant la stratégie de vivre avec le virus à celle du confinement, ce dernier s'étant avéré inefficace tant du point de vue sanitaire que socio-économique.

Même le bonus pour aider les secteurs les plus touchés ou le fonds de licenciement n'ont pas permis à l'économie de se relever. Beaucoup attendent même encore de les recevoir.

Les données des Confesercenti romains — l’une des principales associations des entreprise en Italie — sont un coup de poing dans le ventre: depuis la fin de la fermeture, déjà 3'000 entreprises, à l'exclusion des bars et des restaurants, ont mis la clé sous la porte. Près de 4 % des 80'000 entreprises vendant des vêtements, des chaussures, et des articles ménagers. Et les prévisions restent alarmantes: un magasin sur trois va fermer.

Place Navone © Doménica Canchano Warthon

Mais il y a aussi des effets du télétravail et du smart working. Puisque des milliers d'employés continuent de travailler à domicile, la consommation dans le secteur de la restauration et des vêtements est en baisse. On estime que pour cette seule raison, les entreprises perdront jusqu'à 1,76 milliard d'euros en cette année.

Les sites iconiques vides

Alors qu'à travers le Corso Vittorio Emanuele, une des artères normalement les plus fréquentées de Rome, mon guide, Umberto De Giovannangeli, journaliste et romain depuis des générations, me fait remarquer que le vide et le silence ne sont interrompus que par quelques voitures à compter sur les doigts d'une main.

Il veut m'emmener sur la Piazza Navona, «la place des places», comme il l'appelle, où se trouvent les sculptures du Bernin, «ici, normalement, il fallait se frayer un chemin à coups de coude. Pendant le week-end, ce n'était pas plein, c'était bondé», ajoute-t-il. Devant la Fontaine des Quatre Fleuves, du célèbre Bernin, entre des dizaines et des dizaines de tables des restaurants, quelques chaises seulement sont occupées et la désolation autour est plus frappante. «C'est impressionnant, hein!», me dit Umberto.

Je suis d'accord avec lui, mais en partie. A mes yeux, l'emblème de Rome est la fontaine de Trévi. Peut-être à cause du geste superstitieux auquel aucun touriste ne coupe. Ou peut-être parce que l'une des scènes les plus emblématiques du cinéma été tournée ici. Je ne sais pas. Je sais, en revanche, que normalement, même avant d'arriver là-bas, toutes les rues étaient bondées, on ne pouvait que difficilement se frayer son chemin. Au lieu de cela, le monument majestueux, immortalisé par le réalisateur Federico Fellini dans la Dolce Vita, n'est entouré que d'une poignée de touristes posant pour un selfie.

La fontaine de Trevi avant, à l'été 2019, et après, en septembre 2020. © Doménica Canchano Warthon

Pas de foule, pas de marcheurs, pas de sifflements ou de cris. Juste le bruit de l'eau et quelques bavardages. Les pièces sont jetées dans la fontaine depuis les marches du haut, si loin, que c'est déjà un miracle qu'elles puissent atteindre l'eau. Ce genre de parc d'attraction à ciel ouvert est aujourd'hui un décor nu sans ses acteurs. Oui, c'est impressionnant.

Il en va de même pour la réflexion sur un monde sans tourisme. Une transformation qui toucherait bien plus que notre économie ou notre politique, qui pourrait modifier complètement notre culture. Le tourisme moderne a été l'une des forces qui a le plus définitivement façonné notre culture actuelle. Inventé au XVIIe siècle par de jeunes nobles désireux de parcourir l'Europe pour s'imprégner de son vieil esprit et d'y acquérir une certaine distinction dans la conversation et les manières. Et c'est au début du siècle dernier que l'Italie a découvert sa vocation touristique, qui est devenue ensuite un phénomène de masse.

Rome est en bonne compagnie

Le tourisme est le moteur économique de la capitale mais aussi d'autres villes italiennes, comme Venise, Florence, Turin et Milan. Ce secteur représente 22 % du produit intérieur brut de Rome, un pourcentage qui suffit à lui seul à montrer combien le tourisme est vital pour une ville qui a fait de son histoire une source essentielle de survie. Malgré cela, il n'existe pas de plan stratégique national pour ce secteur important. Mais Rome, dans son malheur, est en bonne compagnie. Le déclin du tourisme et des secteurs qui lui sont liés n'a pas seulement été brutal en Italie.

Au Royaume-Uni, le gouvernement a lancé le programme «Eat Out to Help Outdi», qui subventionnera la moitié de la consommation des bars et restaurants (jusqu'à 11 euros, hors boissons alcoolisées) pour éviter une grande vague de faillite dans l'hôtellerie. En Allemagne, où la plupart des citoyens ont tendance à passer leurs vacances à l'étranger, notamment en Méditerranée, les agences de voyages ont choisi un slogan fort pour inciter les gens à dépenser de l'argent chez eux: «On peut aussi voyager en Allemagne!». Une phrase similaire a aussi été entendue en Suisse. 

Fontaine de Trevi. © Doménica Canchano Warthon

Mon sentiment à l'issue de mon séjour romain est contradictoire, difficile à démêler. Mais il reflète bien une réalité qui n'a pas de précédent dans l'histoire millénaire de la Ville éternelle: d'une part, des touristes moins nombreux mais qui profitent d'espaces et de monuments où en d'autres temps il aurait fallu se bousculer pour admirer les merveilles historiques de la ville. D'autre part, il y a des restaurants, des cafés vides, des hôtels vides, des magasins désertés et un effondrement de l'économie locale qui risque d'être irréversible. Nous ne sommes qu'en septembre. Et les Romains craignent déjà des conséquences plus désastreuses pour le mois d'octobre.

Aujourd'hui, le grand malade semble bien être le tourisme.


Rome en vidéo, comme si vous y étiez, et puisque vous n'y êtes pas:

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VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Kigouroumi 30.09.2020 | 16h13

« "Le tourisme moderne a été l'une des forces qui a le plus définitivement façonné notre culture actuelle.", Madame, quelle phrase simplette, voire sotte lorsqu'on pense à la déformation du monde amenée par le tourisme, l'abêtissement qui va avec sous couvert de VOIR des oeuvres, monuments, etc auxquels on s'intéresse à peine, juste le temps d'y passer pour dire qu'on y a passé et qu'on a fait un selfie, surtout, ce fétiche du présenciel, pour l'envoyer sur des réseaux saturés de cette vacuité iconique, avec pendant ce temps, le CO2 qui augmente impunément... Sans parler des dégâts faits aux villes et habitants: 22% du PIB, mais qui profite à qui, à de grands groupes qui achètent des appartements, etc.
Non décidément, pourquoi écrivez-vous? Je pensais que les journalistes étaient un peu des intellectuels, c'est-à-dire des gens qui se situent à l'entrecroisment des énoncés de leur époque, des discours et problématiques que chacun devrait avoir à l'esprit lorsqu'il veut se mette à penser. Avec vous, je m'excuse de vous l'écrire, on en est loin. Tout au plus un vague ronron qui ne veut rien dire. D Carel»


@stef 03.10.2020 | 19h28

«Pas besoin de s'en étonner !
On le savait qu'avec le Covid-19 le tourisme allait terriblement souffrir !

Alors d'un côté c'est une aubaine pour le touriste qui veut profiter d'un tourisme plus personnel qu'avant, de l'autre certes beaucoup d'acteurs du tourisme vont devoir se reconvertir à d'autres activités.
Mon sentiment est que le tourisme de masse est mort, et c'est tant mieux pour les écosystèmes et - finalement - pour nous tous !»