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Culture / Mort ou vif: une vaste épopée du végétal


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Citant Thucydide, «il faut choisir: se reposer ou être libre», Alain Amariglio, dans «Des plantes et des hommes», qui vient de paraître aux éditions du Canoë, prend comme objet d’étude, par des voies mythologiques, économiques, historiques ou littéraires, une plante connue ou rare, contemporaine ou disparue, et tente d’éclairer le long chemin parcouru par l’humanité avant et après l’impasse productiviste dans laquelle elle continue à s’enfoncer.



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De cèdre en saule, d’arachide en petit épeautre, d’olivier en canne à sucre, de topinambour en serpolet, on explore la naissance et le développement de la vie, la découverte du gaz organique, de la chlorophylle, l’usage des noms savants, le règne, la division, la classe, l’ordre, le genre, l’espèce.

La circulation des hommes et des marchandises

On assiste à des tirs d’artifices conceptuels qui partent dans tous les sens, changent sans cesse d’échelle et de continent. La botanique a été fondée trois siècles avant notre ère par Théophraste,  le chêne vert ne perd jamais ses feuilles, à Paris, le Jardin des Plantes possède un exemplaire de gingko biloba, espèce d’arbre la plus vieille du monde, arrivé là en 1811, et une demie douzaine d’autres de ces mêmes arbres font partie des 161 végétaux, tel le laurier rose et l’eucalyptus, qui survécurent à l’explosion de la bombe atomique à Hiroshima.

Se référant au philosophe Pascal, l’auteur semble continuer à considérer que la science est  progrès continuel. Pourtant son livre, avant d’en être un sur les plantes, est un livre sur la circulation des hommes et des marchandises, sur l’extermination des indigènes ici et là, sur le productivisme dément qui nous gouverne depuis les débuts de la Révolution industrielle, l’arrivée des céréales transformant les villages en cités, les paysans devenant des exploitants agricoles, les plantes étant choisies en fonction de leur rendement. D’où le maïs, au génome modifié. «Utilitarisme sans utilité, productivisme, consumérisme, misère et pollution.» Il médit de la 5G, regrette la destruction de l’école publique. C’est toujours s’adapter, avancer plus vite. Mais vers quoi? Les herbicides éliminent tout, les industriels les nomment phytosanitaires, fongicides, insecticides, néonicotinoïdes. Le greenwahsing est la mère de toutes les arnaques. Développement durable, croissance verte, aviation décarbonée, voiture électrique, compensation carbone, tout ça ce sont des bobards, dit-il. Une triste mythologie utilitariste.

La découverte et l’exploitation de la chlorophylle 

Eh oui, l’histoire des plantes, c’est l’histoire du carbone, du charbon, de la révolution industrielle, l’histoire de l’oxygène, des forêts et donc aussi de nos actuels et hyper angoissants feux de forêts. 

Bref, tout est libre-échange, monoculture et mafia. Et pour l’auteur, comme pour tant et tant d’autres, les «produits» perdent leur vrai goût d’antan pour acquérir le fameux et fadasse goût standard.

Oui, cet ouvrage est parcouru par l’économie, en tant qu’idéologie et pratique sacrifiant tout ce qui vit sur cette terre à un culte unique, le sien. Et donc par la colonisation et ses fréquents massacres. Personne ne connait Nikolaï Vavilov alors que tout le monde connait Trofim Lyssenko. Tout comme tout le monde connaît Joseph Staline et personne ne connaît Sergueï Kirov. Oui, si dans ce livre, on  revit la naissance et le développement de la vie, la découverte du gaz organique, de la chlorophylle, ce n’est pas ce qui le hante mais bien la perte, le deuil, la catastrophe à venir.

Sabotage

De dilemme en dilemme, ça tâtonne, ça hésite. Parti, au niveau de l’ébauche de son récit, d’un modeste jardin à Vence, sur la Côte d’Azur, il abandonne très vite le terrain réel pour se réfugier dans une espèce de bibliothèque babélienne. Cet érudit dilettante, derrière le paravent du Gang de la clef à molette d’Edward Abbey, (révoltés de voir le somptueux désert de l'Ouest défiguré par les grandes firmes industrielles, quatre insoumis, armés de simples clefs à molette et de quelques bâtons de dynamite, décident d'entrer en lutte contre la «Machine». Un vétéran du Vietnam, un chirurgien, sa maîtresse et un mormon polygame commencent à détruire ponts, routes et voies ferrées qui tentent à envahir le désert), rêvant de sabotages, vagabonde de chimie en biologie, de littérature en art, de plaine en montagne, de mythologies en approches historiques. Il change d’échelle et de temps, il bifurque d’un domaine du savoir à un autre, sautant, sans trêve, de l’individu à l’espèce, d’île en île, d’une discipline à son opposée.

Il veut réparer, mais réparer quoi? C’est déjà trop tard, beaucoup trop tard, il n’y a plus rien à réparer. Il faut jeter le bébé avec l’eau du bain! Mais lui veut sauver le bébé, le bain, le souvenir des bébés anciens et des bains anciens, l’avenir des bébés et de leurs bains à venir. Oui, il veut, à tout prix, que l’on se souvienne des Guanches, des Yanomanis, des Jivaros, des Caraïbes, des Taïnos et  des Arawaks, des Mojaves, des Algonquins et des Tupis.

Annoncer ou dénoncer? Flâner ou s’enflammer? 

Main dans la main avec Charles Darwin, il veut danser la botanique citoyenne, les interactions anthropologiques, les plantes communes ou menacées, disparues même, l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, dans un livre île, jardin, friche, trottoir.

Mais il ignore tout de l’Age de pierre, âge d'abondance de Marshall Sahlins, tout de La Société contre l'Etat de Pierre Clastres, tout des écrits de Margaret Mead et de ceux du génial James C. Scott, tout des écrits savants et libertaires des gourous ethnologiques de l’ultragauche.

Lui restent les oliviers, le sol sec, calcaire, argileux, caillouteux, les butineurs, les libellules et les lucioles et le feu d’artifice permanent du printemps.

A vue de nez, dans son bouquin, parmi les cent trente auteurs qu’il cite, il y a trois femmes, un Black, prénommé Joseph, tous ses prosateurs favoris made in littérature française, les habituels Camus et autres Valéry, des philosophes, des botanistes, des savants, des chimistes, des économistes et des explorateurs. Charles Darwin en étant, et de loin, le plus fréquemment cité.

L'eau comme futur enjeu absolu

Comme dans une veille encyclopédie pédagogique, il traite de vingt sujets indépendants les uns des autres car étiqueter le vivant, l’inventorier, jongler avec des noms savants, lui plaît plus que tout.

Le laurier des Canaries, dit arbre fontaine, a la réputation d’être capable d’engendrer la pluie, car il intercepte les gouttes qui passent dans l’air sans tomber au sol! Tout comme les genévriers, les oliviers et les palmiers. Ses feuilles épaisses et souples contiennent de l’eau alors qu’il ne pleut quasi jamais où il réside. D’où une autre interrogation cruciale surgit. Serait-ce l’eau, sa présence ou son absence, le chemin secret de ce livre? Le Graal, l’élément central de l’advenir? Le barème de l’apocalypse qui hante nos horizons? L’eau qui constitue les deux tiers de notre masse corporelle et chez les végétaux, 90% de leur matière. Dans la mer, il y a 95% d’eau et donc 5% d’autre chose. Des choses invisibles et des choses visibles, du plastique, du plancton et du sel.

Le thé et Marco Polo

Et hop, les vingt chapitres étant donc indépendants les uns des autres, avec l’esprit d’escalier qui le caractérise, Alain Amariglio repart sur autre chose comme le fait que les plantes à fleur dominent le monde végétal, neuf espèces sur dix; et que les insectes représentent, dans le monde animal, trois quarts des espèces; que le topinambour, c’est la colonisation; que Montaigne a rencontré trois Tupinambas à Bordeaux; que la canne à sucre, c’est Madère. Et que le thé, c’est 1271, Marco Polo, une cérémonie, la Compagnie Britannique des Indes Orientales, le commerce, 1792, George III, mais les Chinois ne veulent rien accepter de l’Occident en échange de ce thé devenu si précieux pour les Anglais, 1815, arrivée de l’opium, «Un produit addictif à forte marge. 300 millions de Chinois. Un cas d’école.» Ça, c’est du style! Le nouvel empereur fait interdire les fumeries. Entrave au commerce! Paf! C’est la guerre, la politique de la canonnière. Les Anglais prennent Hong-Kong, Canton, Shanghai. 1842, la Chine réduit ses tarifs douaniers, ouvre cinq ports de commerce, cède Hong-Kong au Royaume-Uni. En 1850, la Chine compte 430 millions d’habitants, l’Europe, 266. 1856, deuxième guerre de l’opium. 18 octobre 1860, le sac du Palais d’été et ça, cet événement, entre tous sacrilège, les Chinois s’en souviennent encore.

La Chine moderne est une nation mutante, un produit OGM, la créature d’un Frankenstein, nous dit l’encyclopédiste qui y a séjourné, une nation qui pille tout ce qu’elle peut et en particulier, une fois par an, et c’est vraiment horrible, juge-t-il, la précieuse réserve marine des îles Galápagos.

Résilience

Les herbes dites «mauvaises», par les partisans de l’agriculture intensive, viennent d’ailleurs bien sûr. Elles sont baume, cicatrisant, attirent les butineurs.

Philippe le Bel instaure le premier code forestier, ce qui fait de l’ONF (Office national des forêts) la plus ancienne administration française, et l’ordonnance de Colbert sur les Eaux et forêts date de 1699. Et un arbre peint par Gustave Courbet n’est pas un arbre peint, deux ou trois décennies auparavant, par John Constable.

Il existe trois cent sortes de thym et cette plante a largement démontré ses capacités d’adaptation. Et notre butineur s’émeut d’une graine d’euphorbe sur l’éperon d’un pont, de la résistance de la capselle, mauvaise herbe par excellence, qui pousse partout, dans les terrains vagues, le long des trottoirs, qui est d’une grande plasticité de taille, qui est, de surcroit, hermaphrodite, et qui n’offre pas de prise aux vents, et dont les graines sont dilatées, métamorphosées et transformées en enveloppes gluantes adhérant à tout animal de passage et donc se déplaçant ainsi, et se nourrissant d’insectes attirés par son gel qui les tue.

Bref, encore et toujours, pris dans sa manie classificatoire et sa fascination pour les sciences, il pense que, d’ère en ère, le monde n’a fait que se complexifier. Pourtant, aujourd’hui, à nous qui ne sommes pas savant, tout paraît tellement si simple: nous allons à la catastrophe. Oui ou non?


«Des plantes et des hommes», Alain Amariglio, Editions du Canoë, 304 pages.

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