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Actuel / Le Kosovo, pion de la Turquie

Diana-Alice Ramsauer

23 février 2018

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L’Europe fait miroiter au Kosovo une entrée prochaine dans l’UE. Il faut pourtant se rendre à l’évidence, le petit pays de l’ex-Yougoslavie ne remplit encore que très peu les critères de candidature. Déçu par sa première décennie d’indépendance, en manque de solutions pour (re)lancer son économie, le Kosovo pourrait alors bien se tourner vers d’autres partenaires plus orientaux.

Le troisième volet du reportage de Diana-Alice Ramsauer
et du photographe Luc Chessex



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On m’avait dit: «Le Kosovo c’est pauvre, un pays du tiers-monde». J’avais acquiescé et rangé cela dans un coin de ma tête. En atterrissant à Pristina, ce n’est pourtant pas la première impression que j’ai eue. L’aéroport Adem Jashari est certes petit, mais il est flambant neuf, moderne, fonctionnel. «New, new! Built by the Turks», nous explique Petro, le chauffeur de taxi.


Le nouveau terminal de l'aéroport de Pristina a été inauguré en octobre 2013.

Et Petro a raison. Pour être précis, l’aéroport existait déjà il y a une cinquantaine d’années, mais c’est un consortium turco-français (Limak et Aéroport de Lyon) qui s’est chargé de le moderniser et d’agrandir son terminal. D’ailleurs, le groupe détient les droits d’exploitation pour les 20 prochaines années. Un coup d’œil à la liste des départs et des arrivées suffit à se faire une idée: des vols pour la Suisse (Zürich, Genève), l’Autriche, l’Allemagne et surtout Istanbul. La compagnie Turkish Airlines s’est désormais fait une place de choix au milieu des destinations occidentales.

Istanbul, leur Eldorado

«Le rêve de beaucoup de jeunes, ce n’est pas l’Amérique, mais Istanbul, observe le pasteur évangélique Artur Krasniqi, proche du premier Président pacifiste, Ibrahim Rugova, (lire notre reportage: L’indépendance bidon du Kosovo). Il ajoute: «Il y a beaucoup de vols pour la Turquie et ils ne sont pas chers.» C’est donc un fantasme; une sorte de cristallisation des envies; la possibilité d’aller au McDonald – un fastfood qui n’existe pas au Kosovo. «Oui, beaucoup de mes amis y sont allés, confirme une jeune habitante de Pristina, car c’est simple et il n’y a pas besoin de visa, contrairement aux pays européens.»


Les jeunes Kosovars pratiquent très peu leur religion musulmane. Certains sont athées, d'autres fêtent Noël, d'autres encore n'ont pas d'avis. Néanmoins, une partie de la nouvelle génération est attirée par un islam plus rigoureux.


Un point de plus pour la Turquie, puisque c’est l’un des seuls pays qui ne restreint pas le tourisme kosovar par un visa avec l'Albanie, la Macédoine, le Monténégro et les îles Maldives. Et la Serbie mais dans ce cas précis, la rivalité «ethnique» empêche tout échange.

Conscient que les rapports entre le petit pays de l’ex-Yougoslavie et les pays de l’ouest sont déséquilibrés économiquement, le gouvernement kosovar cherche donc un partenaire à sa portée. Par manque de succès avec l’Occident, l’alternative est toute trouvée. Même si la Turquie n’est pas encore dans le haut du classement en matière d’investissements au Kosovo, elle se positionne relativement bien. Jugez plutôt: elle aurait aujourd’hui environ 700 entreprises dans le petit pays des Balkans et des investissements directs atteignant les 300 millions d’euros. Et ils pourraient bien augmenter encore: le Ministre des Affaires étrangères de la République du Kosovo, Behgjet Pacolli, s’est rendu en Turquie en octobre dernier pour encourager les investissements turcs au Kosovo.

Le lien entre la Turquie et le Kosovo était fort entre le 15e et le début du 20e siècle lorsque tout deux appartenaient à l'Empire ottoman, également appelé «Empire turc» . Le similarité culturelle et religieuse est évidente et historique. 

Asphalte et culs de poule

Continuer à investir dans les routes par exemple. Car si celles de la capitale ont déjà bénéficié de millions de livres turques, ce n’est de loin pas (encore) le cas des routes du pays, de qualité très variable. Il suffit de quitter Pristina pour s’en rendre compte. Sur quelques kilomètres le trajet est aisé. Puis les suspensions de notre voiture sont à nouveau mises à rude épreuve et je reconnais le côté «tiers-monde» qu’on m’avait décrit: gravier et culs de poule succèdent à l’asphalte lisse. Notre taximan, avisé: «It’s no more a road from turkish investment». La démarche est pourtant à double tranchant: des entreprises telles que Bechtel Enka (un consortium américano-turc) n’engagent que très peu de main d’œuvre kosovare et n’utilisent que rarement des matières premières locales. Même reproche concernant l’aéroport de Pristina.


La Turquie n'est pas le seul pays à investir dans les infrastructures, les routes notamment, du Kosovo. Les échanges pourraient s'intensifier à l'avenir. Certains jugent cependant les méthodes turques peu transparentes et même mêlées de corruption.


Le rapport entre les deux pays est clairement schizophrène. D’un côté une religion commune qui fait d’eux des partenaires privilégiés entre «frères de croyance musulmane». De l’autre des investissements vus avec méfiance: n’est-ce pas un premier pas vers une nouvelle occupation du pays?

Vers une islamisation?


«L’objectif des investissements turcs est pervers, déclarait le publiciste Gani Mehmeti, dans une interview à albinfo.ch. La Turquie veut islamiser les Albanais (-kosovars) qui se trouvent confrontés à une crise économique causée par la Serbie.»

Islamisation du Kosovo? Ce n’est pas vraiment l’impression que l’on a en se promenant dans les rues de Pristina. On ne voit que très rarement des femmes voilées et puis les hommes sont rasés de près. Bien sûr, le vendredi ou le samedi soir dans les bars, de nombreux jeunes boivent du thé, reste que bon nombre d’entre eux ne crachent pas sur une petite bière en fin de journée.

L’islam que pratique le 90% de la population kosovare, musulmane, est un islam très modéré. Cela pourrait pourtant changer, s’inquiète le pasteur évangélique Artur Kransniqi: «Les jeunes musulmans se radicalisent. Quant au nombre de mosquées, elle a énormément augmenté ces dernières années.» Une nouvelle carte à jouer pour la Turquie. Elle qui a déjà construit la plus grande mosquée du pays à Mitrovica. Elle qui aurait aussi financé la rénovation de sept autres mosquées. A quel point est-elle engagée dans ces projets religieux? Difficile à dire.


Nous n'avons entendu que très peu d'appels à la prière des minarets alentours. Il y a pourtant plusieurs mosquées dans la ville de Pristina.

Un remède à la déception

Ce que l’on sait en revanche c’est que le Kosovo est le pays qui compte le plus de jeunes partant faire le djihad en Syrie. Ils seraient plus de 300 à avoir déjà rejoint le groupe Etat islamique. Le Kosovo a beau avoir interdit les organisations salafistes sur son territoire, la situation économique du pays – environ 50% de chômage chez les jeunes – a tendance à les pousser vers une pratique de la religion plus radicale.


Le pasteur Artur Krasniqi est un évangélique convaincu. Il n'est donc pas étonnant
qu'il s'inquiète de l'influence des autres religions. Néanmoins, il n'est pas le seul
à rester vigilant vis-à-vis de cet islam nouveau qui a atteint le Kosovo.


«L’Amérique, à l’époque de George Bush a voulu ériger le Kosovo en exemple, rappelle Artur Krasniqi: il voulait prouver qu’un pays majoritairement musulman pouvait être moderne et démocratique, à l’image des sociétés occidentales.» Ajoutons également que les USA voulaient placer une base américaine (de l'OTAN) au milieu de l'Europe pour assurer les positions stratégique entre l'occident et les pays plus à l'est – comprenez: la Turquie, mais également la Russie. Si l’exemplarité du Kosovo n'a pas été à la hauteur des attentes américaines, la base, elle, se déploie toujours sur le sol kosovar. 

Pour finir, la remise à l'ordre systématique des pays européens, la déception vis-à-vis de l’aide internationale et de la présence de l’OTAN (lire notre reportage sur la KFOR/Swisscoy) pourraient bien pousser le Kosovo à se tourner plutôt vers l’Orient pour trouver des solutions à ses problèmes économiques qui ont déjà bien assez duré.



Les reportages Bon pour la tête au Kosovo

(1) L’indépendance bidon du Kosovo, par Diana-Alice Ramsauer et Luc Chessex (photos) En libre accès: profitez! partagez!

(2) Swisscoy: Lukas, Vaïc, Tabea, Bruno, quelle est exactement votre mission au Kosovo? par Diana-Alice Ramsauer et Luc Chessex (photos)





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VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Leo2vinci 23.02.2018 | 10h30

«est-ce que le journaliste n'a pas confondu l'expression "nids de poule" (pour les trous dans la route) et "culs de poule" (expression utilisée par exemple pour la "bouche en cul de poule" ou qui est un plat de cuisine) ou la confusion était-elle voulue ;-) à part ça article intéressant merci :-)»


@macha 27.02.2018 | 22h04

«Les trois articles forment un tryptique intéressant, merci»