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ACTUEL / Alimentation

Culture bio: les vérités qui dérangent

R ien n'est jamais univoque ni monochrome, même en matière de vins, surtout en matière de vins biologiques. La viticulture «bio» nécessite elle aussi des traitements de protection : le «zéro substance» n'existe pas. Mais un débat nuancé et dépassionné autour du bio relève de la gageure en ces temps où le militantisme écologique, souvent mal informé, est à la mode.

Dr. Jean-Charles Estoppey

Médecin de famille et vigneron

Président de Terres de Lavaux à Lutry


La société de ce début de 21e siècle se caractérise par une polarisation de plus en plus importante. D’abord, bien sûr, sur le plan politique avec l’émergence des extrême-droites et des populismes qui usent et abusent des discours simplistes et clivants, des formules-chocs et des arguments purement émotionnels. Mais aussi sur des plans sociétaux autres, comme les enjeux climatiques et les positionnements concernant l’alimentation et la production agricole. Sur tous ces sujets il devient de plus en plus difficile de faire entendre un discours nuancé, dont l’argumentation prend en compte une réflexion globale et différenciée.

Quand le discours polarisé est simpliste voire plus ou moins volontairement trompeur, et s’adresse à des populations souvent ayant peu de connaissances sur les sujets abordés, il est très difficile de relativiser ou de contrer les arguments utilisés.

L'exemple de la culture dite biologique

Il est effarant de constater qu’énormément de gens de tous milieux sociaux pensent que la culture biologique, notamment viticole ne nécessite aucun traitement de protection et consiste à laisser pousser la vigne et attendre les vendanges. Or, depuis la deuxième partie du 19ème siècle et l’arrivée depuis l’Amérique des maladies de la vigne, les traitements de protection sont indispensables partout dans le monde sous peine de pertes de récoltes qui peuvent aller jusqu’à 100%, en fonction du climat. Jusque dans les années 70 la vigne était protégée surtout par des produits à base de cuivre et de soufre. Depuis les années 80 est apparue la lutte dite intégrée, qui a fait appel, en plus des anciens produits, à des substances synthétisées par l’industrie, dans le but d’augmenter l’efficacité des traitements et la durée de leurs effets. Cette forme de lutte a aussi introduit de nombreux autres paramètres innovants qui concernent les cycles biologiques, l’entretien des sols etc.

Parallèlement à cette avancée sur le plan écologique, a commencé à émerger de façon très minoritaire la viticulture dite «biologique», ou «biodynamique» (qui en est une forme prenant en compte des éléments occultistes irrationnels basés sur l’anthroposophie de R.Steiner, ce que la plupart des gens ignorent). Elle est basée, en ce qui concerne les traitements de protection de la vigne, sur le rejet de tout ce qui est «produits de synthèse», et revient aux anciens produits, considérés comme naturels comme le cuivre et le soufre. C’est là que le concept de discours nuancé intervient: dans la culture biologique certifiée, on autorise des quantités importantes de cuivre (4 kgs de cuivre/ha/année), ce qui pose problème à de nombreux viticulteurs: le cuivre est un métal lourd qu’aux doses autorisées on retrouve accumulé dans les sols, les cours d’eau et le lac. De plus les traitements biologiques sont par nature dits de contact c’est-à-dire qu’ils sont lessivés par les pluies à tel point que dès 20 mm de pluie (un gros orage par exemple), le traitement doit être renouvelé. Ce qui veut dire multiplier les traitements et les passages de tracteurs, de chenillettes ou d’atomiseurs motorisés, avec le bilan écologique qu’on imagine.

Autre argumentation nuancée: la lutte intégrée contre l’oïdium fait appel notamment à des substances de synthèse dérivées de l’éconazole, interdit dans la culture biologique. Or ces substances sont similaires à celles utilisées depuis 40 ans en médecine humaine pour traiter les mycoses (assez semblables à l’oïdium) sans effets secondaires. Dès lors qu’est-ce qui est le plus écologique? Les organes de certifications des nombreux labels «bio» considèrent leurs dogmes comme intangibles alors que comme on le voit des adaptations pourraient être discutées, notamment en tenant compte des particularités géographiques et climatiques des différentes régions viticoles.

De plus en plus de viticulteurs essaient de trouver des solutions pratiques, non dogmatiques, que le sous-signé a qualifié de «viticulture biologique adaptative», qui prônent des approches au moins aussi «bio» que les certifiées, en diminuant drastiquement le recours au cuivre notamment grâce à des substances d’origine végétale adjuvantes.

En conclusion, en viticulture comme dans beaucoup d’autres domaines, ce n’est jamais noir ou blanc, dualité simpliste toujours très facile à communiquer. Mais la nature, humaine et végétale, est complexe et ce n’est que par l’explication et l’éducation qu’une pensée et un raisonnement nuancés peuvent convaincre une majorité de la population.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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