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ACTUEL / Sciences

«Ainsi, nous nous préparons à aller sur Mars»

E ssayez de fermer les yeux et imaginez un instant que vous êtes dans une partie déserte des États-Unis pour vous préparer à un voyage sur Mars.  Ce n'est pas l'intrigue d'un film de science-fiction, ni une mise à jour futuriste des romans de Jules Verne. Il s’agit d’une vraie expérience vécue par sept jeunes scientifiques venus du monde entier, qui ont simulé la vie sur Mars dans le désert de l'Utah. Parmi eux se trouvait Camila Castillo, une péruvienne de 24 ans, commandant de l'équipage de la mission appelée Latan III. Leurs projets, qui pourraient être utiles pour établir une base sur la planète rouge, ont été sélectionnés par la Mars Society, une organisation américaine dédiée à la promotion de la recherche et l'exploration humaine sur la planète rouge. Car aujourd'hui, cinquante ans après l'atterrissage de l'homme sur la Lune, l'objectif est Mars. Dans une interview exclusive pour Bon Pour la Tête, Camila Castillo nous raconte son expérience.

Atila Meszaros et Camila Castillo en expédition en dehors de la station de recherche. © Julio Rezende

C'était votre première expérience sur une «terre martienne»?

Non. Il y a deux ans, je suis déjà allée dans le désert de l'Utah. A cette occasion, j'avais apporté des graines de radis, car elles poussent vite et je voulais voir comment elles se développaient. Mais la terre martienne» est très sèche, les graines sont restées emprisonnées dans l'argile sec et, ainsi, n'ont pas pu germer. 

Et en mai, quel était le projet que vous vouliez développer?

J'ai pris plusieurs types de terres, et j'ai utilisé des techniques de microbiologie traditionnelles pour pouvoir les isoler, les identifier, connaître leurs morphologies, leurs différences. Puis, j'ai cherché à obtenir des images du développement des bactéries incubées sur les plaques correspondantes.

Comment ces études pourraient-elles aider la prochaine mission sur Mars?

Nous devons savoir quels sont les mécanismes utilisés par ces bactéries pour vivre dans des environnements extrêmes, tels que le désert de l'Utah ou La Joya au Pérou, un autre sol analogue à celui de Mars. En astrobiologie, il est très intéressant de découvrir les limites de la vie. Dans une future mission spatiale, que ce soit sur Mars ou ailleurs, nous allons utiliser la biotechnologie. Les sols arables ont également leurs communautés bactériennes, alors il est nécessaire de déterminer quelles bactéries peuvent être mises en association dans des sols sans nuire à d'autres êtres vivants microscopiques, ni à la plante. L'agriculture spatiale sera un sujet important à l'avenir.

Avant d’aller sur Mars, quelles autres aspects devrions-nous déjà commencer à résoudre sur Terre?

Je dirais la coexistence de l’équipage. Lors de la mission en Utah, une petite dissension a éclaté parmi mes compagnons. Nous, les Latinos, avons compris que nous étions là par nos propres moyens, certains d'entre-nous ont emprunté de l'argent à leur famille pour pouvoir participer à cette expérience et réaliser ainsi notre rêve. Pour les Européens, l'accès est plus aisé et la possibilité de réitérer la mission leur enlève beaucoup de pression. Ce contexte différent était très présent dans le groupe. Mais cela m'a donné une idée que j'ai déjà proposée à la Mars Society.

De quoi s'agit-il?

Les scientifiques européens nous ont dit qu'ils étaient venus avec l'aide de sponsors. Un moyen qui, chez nous, n'est toujours pas utilisé. J'ai donc proposé que, lors des prochains appels, nous ayons tous un sponsor pour financer au moins une partie du voyage.

Combien coûte cette expérience? Est-ce à la portée de tous?

La société Mars Society lance un appel. Ensuite, vous présentez un projet que vous pouvez réaliser pendant ces deux semaines dans la station de recherche. A cette occasion, en tant que commandant, j'ai bénéficié d'une bourse offerte par la société. Mais le coût pour les professionnels est de 1500 dollars, et pour les étudiants il est de 200 dollars environ. Le voyage aux États-Unis est la partie la plus coûteuse du projet.

Camilla Castillo examine ses bactéries dans le laboratoire de la Mars Desert Research Station (MDRS). © Julio Rezende

Une préparation est-elle nécessaire en vue de cette expérience?

La préparation est avant tout mentale, pour accepter le fait que tu seras deux semaines dans la station d’investigation et que tout ne sera pas parfait.

Ce n'est pas très tentant comme idée…

Si tout était parfait, il ne s'agirait plus d'une simulation spatiale. Lorsque nous irons sur Mars, des inconvénients apparaîtront et nous devons nous y préparer.

Y a t'il eu des événements marquants lors de cette mission?

Dans le tunnel qui relie la base centrale aux autres modules, une porte était cassée. Ces structures présentent un danger car elles sont moins résistantes. Donc, bien que je sois biologiste, je devais savoir comment réparer la porte. Sur Mars, s'il y a des avaries, personne ne viendra nous aider.

La nourriture est-elle adaptée à la situation?

Disons que c'est un peu comme à la maison.  Il faut nettoyer, faire à manger, en tenant compte du fait que tout est déshydraté. La tranche de poulet ressemblait à des morceaux de craie qu'on réhydratait avec de l'eau chaude. Tandis que pour les légumes, nous avions une petite serre.

Au bout du compte, iriez-vous sur Mars?

Non! Non pas parce que je n'ai pas les capacités, mais pour une future exploration sur Mars, mes investigations sur les bactéries faites depuis la Terre seront plus utiles.

Et aussi parce que la Terre est plus sûre!

Neil de Grasse Tyson, un astrophysicien reconnu a dit un jour: «L'univers voudra toujours te tuer».

Camila Castillo: «Les gens disent que j'ai la personnalité d'un astronaute. Mais je préfère rester sur Terre».
© Alejandra Dávila-Barclay

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