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Chronique

Chronique / L’altro viaggio


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Au milieu du chemin de notre vie/ je me retrouvais dans une forêt obscure/ parce que la voie droite était perdue.» Qui ne connaît les trois premiers vers de cette œuvre unique, sans exemple, qu’est «La Divina Commedia»? Le poème de Dante Alighieri, dont cette année marque le 700e anniversaire de la mort et qui devrait donner lieu à quantité de manifestations et pas seulement en Italie. Pour autant que la Covid, à l’image des trois bêtes sauvages qui barrent le chemin du poète au début de son voyage, nous laisse en repos, nous permette enfin de quitter la selva oscura.



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Hormis peut-être Shakespeare en Angleterre et Pouchkine en Russie, rares sont les poètes qui bénéficient d’une aura égale à celle de Dante en Italie. Sait-on par exemple que Florence, ville où il naquit en 1265, réclame depuis des années aux autorités de Ravenne, cité où il mourut en exil, le retour de ses restes? Ou qu’à une époque récente deux Pontifes, quand bien même Dante dans La Divine Comédie ne ménage guère la papauté, lui ont consacré chacun une Lettre apostolique? Benoit XV, en 1921 (In praeclara summorum) à l’occasion du 600e anniversaire de sa mort; Paul VI, en 1965 (Altissimi cantus), pour les 700 ans de sa naissance. Et plus près de nous, en octobre dernier, le pape François, ne déclarait-il pas que l'expérience de Dante peut nous aider à «traverser les nombreuses forêts obscures de notre terre?» 

Autant de témoignages de la part des Pontifes romains à l’égard de l’un des représentants majeurs de la culture occidentale qui ne vont certes pas sans intentions, sinon arrière-pensées, apologétiques. Il n’empêche. Voilà qui en dit long surla place éminente qu’occupe Dante dans l’histoire de la pensée et qui lui fut reconnue très tôt. De son vivant déjà, sa légende prend corps: n’est-il pas celui qui a visité les Enfers? Et son œuvre connaît aussitôt une large diffusion par le biais des multiples copies manuscrites de son poème.

Le Quattrocento, bien que fort éloigné en apparence du monde de Dante, lui voue un véritable culte. Marsile Ficin (1433-1499), grande figure de l’humanisme renaissant qui dirigea l’Académie néoplatonicienne de Florence, pour qui la poésie est la reine des arts, tient Dante pour le poète universel; Raphaël et Michel-Ange voient en lui un maître. Tout comme avant eux Brunelleschi, l’architecte de Santa Maria Del Fiore. Le Dôme de Florence dont la nef s’orne de la seule œuvre connue de Domenico di Michelino. Un tableau commandé pour le bicentenaire de la naissance de Dante le représentant tenant à la main son poème avec en arrière-plan la montagne du Purgatoire. Quel autre écrivain, quel autre poète que Dante figure-t-il ainsi au mur de l’un des édifice religieux majeurs de la Renaissance? 

Botticelli, Carte de l’Enfer, pointe d'argent, encre et détrempe, vers 1485, Vatican 

Une autre œuvre consacrée à La Divina Commedia aurait d’ailleurs été envisagée pour décorer l’intérieur de la tribune de Santa Maria Del Fiore. Le projet en aurait été confié à Sandro Botticelli qui, on le sait, à la demande de Lorenzo de Médicis, cousin du Magnifique, entreprit d’illustrer le poème de son prestigieux compatriote auquel il vouait une admiration sans borne. Ce travail, qui l’occupa une décennie, resta malheureusement inachevé – Diane de Selliers en a publié il y a quelques années une somptueuse édition. L’ensemble s’ouvre avec la représentation du fameux cratère de l’Enfer – la seule illustration achevée. Image qui est au cœur, comme on le sait aussi, du film Inferno (2016) de Ron Howard d’après le roman de Dan Brown. Or, selon le critique italien Alessandro Parronchi, si l’on assemble entre elles les illustrations de Botticelli, celles-ci se raccordent si parfaitement qu’elles pourraient bien avoir été dessinées à partir du carton de la fresque jamais réalisée de Santa Maria Del Fiore!

A te convien tenere altro viaggio

Oui, la gloire de Dante est immense. C’est pourquoi le chroniqueur est saisi de vertige alors qu’il lui faut maintenant tenter – comment faire plus? – d’aborder son poème. Composée entre 1307 et l’année de sa mort, La Divina Commedia commence fictivement le Jeudi saint 7 avril 1300 – la toute première année sainte. Dante erre, désemparé, au milieu de la forêt obscure. Certes aperçoit-il au loin une montagne illuminée. Mais les chemins qui y mènent lui demeurent interdits par trois bêtes sauvages, dont la vue accroit encore sa peur; il s’imagine mourir. Quand apparaît le poète Virgile (-70 av. J.C -19), celui qu’il considère comme son maître. L’auteur de L’Enéide qui relate les origines héroïques de Rome. «A te convien tenere altro viaggio», lui dit-il alors. C’est «un autre voyage», en effet, que Dante doit entreprendre s’il veut atteindre la vérité et Virgile sera son guide. Pour cela, il lui faudra visiter les cercles de l’Enfer avant de gravir la montagne du Purgatoire. Ensuite, seulement Dante accèdera au Paradis. C’est Beatrice, sa Dame, qui lui a dépêché Virgile. 

La première rencontre entre Dante et Beatrice Portinari se produit en 1274; tous deux sont âgés de neuf ans. Ainsi qu’il le raconte dans La Vita Nuova, quasi une décennie s’écoulera avant que Dante ne  revoie la jeune femme qui disparaîtra à seulement vingt-quatre ans. Jamais pourtant le poète ne l’oubliera. Pour toujours, elle incarnera à ses yeux l’image parfaite de la beauté et sera, selon  la formule du dolce stil nuovo, l’école littéraire novatrice à laquelle Dante appartint, l’«Ange venu du ciel» pour le sauver. Et c’est Beatrice qui l’accueillera au seuil du Paradis. 

La Divine Comédie est bien sûr fortement imprégnée de théologie et peut être considérée comme une illustration idéale de la doctrine thomiste. Toutefois, et c’est à souligner, le christianisme de Dante n’est nullement en rupture avec l’Antiquité, il en est au contraire la continuation, le prolongement. Ainsi au plus profond des Enfers où Lucifer a été précipité pour s’être rebellé contre Dieu, Dante nous montre l’ange déchu dévorant jusqu’à la fin des temps Judas, qui trahit Jésus, mais aussi Brutus et Cassius, les assassins de César. Aux yeux de Dante, l’Antiquité demeure un modèle. En ce sens, La Divina Commedia fait plus qu’annoncer la Renaissance. Virgile n’est d’ailleurs pas le seul personnage antique convoqué par Dante. Il y a par exemple Caton qui l’accueille au pied de la montagne du Purgatoire. Caton, l’intègre stoïcien qui se donna la mort à Utique en -49 après la défaite des derniers partisans de Pompée. Dante invoque aussi régulièrement les Muses et les dieux antiques afin qu’ils l’assistent dans son entreprise. Comme au Chant II du Paradis:«Les flots qui s’ouvrent devant moi n’ont jamais été parcourus/ c’est Minerve qui m’inspire et Apollon qui me conduit/ et les neuf Muses me montrent les Ourses (les étoiles du Salut).»

Botticelli, Beatrice et Dante, Paradis, Chant II, pointe d’argent et encre (détail) © utexas.edu 

L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles

La Divine Comédie n’est rien d’autre en fin de compte que le grand récit du monde. Et c’est l’Histoire qu’elle fait défiler sous nos yeux. Pour une bonne part évidemment, celle contemporaine de Dante. Marquée par les luttes qui déchirèrent Florence entre tenants du pape, les Guelfes, et partisans de l’empereur, les Gibelins, auxquelles lui-même participa et qui furent la cause de son exil. A la suite de Dante, on croise aux Enfers quantité de personnages historiques avec lesquels il s’entretient afin de comprendre la raison de leur damnation. Le merveilleux professeur d’Italien à qui je dois ma découverte de La Divina Commedia et avec qui je me suis rendu pour la première fois en Italie, à Florence, avait pour habitude d’affirmer que son auteur avait placée en Enfer des personnalités en fait qu’il admirait, représentant autant de tentations présentes en lui. Parmi elles, il y a notamment Francesca da Rimini (1259-1285), dont le tragique destin inspira quantité d’artistes, peintres et musiciens. 

D’une grande beauté, issue d’une famille noble de Ravenne, Francesca dut épouser pour des raisons politiques le condottiere Gianciotto Malatesta. Celui-ci avait un jeune frère, Paolo, qui tomba amoureux de la jeune mariée. Découvrant qu’il avait été trompé, Gianciotto poignarda les amants. On pense ici à Tristan et Iseult, à Lancelot et Guenièvre. De sa rencontre avec Francesca et Paolo, Dante ressort très troublé. N’a-t-il pas lui aussi cru en l’amour? Et s’il est sorti de la selva oscura n’est-pas grâce à l’amour encore de Beatrice? 

L’amour, la beauté sont en effet au cœur de La Divine Comédie et plus particulièrement de la dernière partie, Le Paradis, où le poète a maintenant pour guide Beatrice. J’ai évoqué plus haut les illustrations de Botticelli. On remarquera que l’artiste a prêté à Beatrice les traits de Simonetta Vespucci. La jeune femme célèbre à la cour de Laurent de Médicis pour sa beauté et qui fut son modèle pour l’une des trois Grâces du Printemps et pour La Naissance de Vénus. Ce n’est bien sûr nullement fortuit. Pour le poète aussi bien que pour le peintre, Beatrice est l’image même de la beauté. Et c’est par un ultime chant dédié à l’amour que s’achève La Divine Comédie.«L’amor che move il sole et l’altre stelle


Dante, La Divine Comédie. Traduction et présentation par Jacqueline Risset, GF Flammarion, 2004

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VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

3 Commentaires

@Nataly 20.01.2021 | 22h58

«Je ne connaissais pas ces trois vers de Dante ... et figurez-vous que je ne suis pas la seule »


@Qovadis 24.01.2021 | 17h02

«« Tre cose ci sono rimaste del paradiso: le stelle, i fiori e i bambini. » - Dante Alighieri.
« Trois choses nous sont restées du paradis: les étoiles, les fleurs et les enfants. »
On pourrait ajouter une quatrième: la musique.»


@Fabilausanne 29.01.2021 | 18h36

«j'ai étudié Dante à l'UNIL il y a 30 ans. N'étant pas de langue italienne, j'ai pris des cours privés avec un prof sicilien, qui me récitait debout dans le salon des chants entiers qu'il avait appris par coeur et qui m'expliquait chaque personnage, ce qu'il représentait et le génie de l'auteur. Ces souvenirs sont inoubliables et j'ai vraiment voyagé avec Dante. Mon prof fut mon Virgile, et je pense que malheureusement on ne peut pas avoir une bonne lecture si on n'est pas accompagné par une personne initiée. Le texte est difficile. C'est l'oeuvre la plus magnifique qui soit.»