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Analyse

Analyse / Eloge du scepticisme

Jonas Follonier

7 octobre 2020

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Le scepticisme est dans une mauvaise passe. Se caractérisant par une recherche de la vérité prenant en compte l’impossibilité d’atteindre des certitudes, cette attitude intellectuelle est attaquée par deux fronts. D’un côté, les relativistes, pour qui toutes les opinions se valent. De l’autre, les dogmatiques, nous condamnant à avaler du vrai comme de l’eau bénite. Des actualités comme le climat ou le covid-19 illustrent ce double danger que court le scepticisme. Un concept galvaudé dont il est urgent de rappeler la pertinence.



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Plusieurs actualités rendent urgente une défense du scepticisme. Cette attitude – largement admise dans la philosophie anglo-saxonne, déjà présente chez les Grecs, partagée aussi par Montaigne et notre contemporain André Comte-Sponville – consiste à croire en l’existence de la vérité, mais à considérer comme impossible la connaissance certaine. De là, il convient de toujours remettre en question les acquis, creuser, questionner – bref, débattre, car rien n’est établi pour toujours. C’est aussi en gros la méthode de la science. On progresse dans le savoir parce qu’on cherche continuellement les failles des théories admises pour le moment.

Il s’agit pour les esprits sceptiques – et donc critiques – de se battre contre deux fronts: le relativisme, d’un côté, qui affirme que tout se vaut, que rien n’est faux; et le dogmatisme, de l’autre, qui nous sert des certitudes toutes prêtes. Plus que jamais ces deux tentations aussi absurdes que dangereuses sont présentes aussi bien dans le milieu intellectuel qu’au sein de la population. Que les journalistes et les intellectuels aient abandonné le débat en premier chef, voilà qui est cocasse. Car il leur incombe encore plus qu’aux autres de remettre en question les idées convenues, dénoncer les lieux communs, pointer les paradoxes, aborder des facettes inexplorées de la réalité. Bref, informer et commenter, faire connaître et faire réfléchir.

Climat et covid-19: un manque de débat

Plusieurs thèmes d’actualité échappent à cette saine manière de penser, de parler et d’écrire. Premier exemple-type, cette chronique de Valérie de Graffenried, correspondante aux Etats-Unis, dans Le Temps du 16 septembre 2020. La journaliste y dépeint Donald Trump comme un «négationniste du climat» et lui reproche ensuite d’être un «climato-sceptique». Les mots en perdent leur sens! Utilisé à tort et à travers par les médias, et désormais par tout le monde, le mot «climato-sceptique» a fini par désigner non seulement tout individu non convaincu par une partie de ce qui est dit par la majorité des scientifiques sur le dérèglement climatique, mais aussi tout individu critique sur l’action politique préconisée par les écologistes.

Or, les deux sujets doivent être distingués. Le premier est le changement climatique, dont la cause est l’Homme – un impact maintenant démontré, bien que des questions restent en suspens. Le second est un sujet de débat sur les actions à mener en termes de politique environnementale. Là, il en va des convictions et des sensibilités de chacun sur les priorités politiques, sur les échelles de valeur, etc. Il n’est pas incohérent, par exemple, d’être d’accord avec le fait que l’homme détruit la planète et, en même temps, de plaider le statu quo politique. Il y a des humains pour qui la liberté passe avant tout. A l’inverse, il n’est pas non plus incohérent de penser que la théorie de la fin prochaine du monde est une arnaque, mais qu’un peu de nos libertés doit être restreint pour assurer une certaine harmonie à long terme.


A lire aussi: Manif’ pour le climat: plaidoyer pour plus de raison et moins de morale


Second exemple, tout ce qui se dit au sujet du covid-19. De la sacro-sainte vérité sortant des grands médias et de la Confédération à la certitude maximale des fans de Raoult et autres experts en théories du complot, une même maladie de la pensée est à l’œuvre. Celle qui enterre le débat au nom même de la liberté d’expression! Or, le droit d’avoir une opinion ne la rend pas vraie. D’ailleurs, si deux opinions se contredisent, il est nécessaire que l’une des deux soit fausse. Comme le rappelait le professeur de philosophie Michel Siggen dans un entretien pour Le Regard Libre, les médiévaux avaient remarqué qu’une censure des fausses croyances avaient un effet néfaste sur la quête du vrai. Il est donc bon que toutes les opinions aient droit de cité: mais dans l’idée qu’on puisse en débattre – et donc s’avancer vers le vrai.

Relativistes et dogmatiques, meilleurs ennemis?

Et il serait faux de considérer les relativistes et les dogmatiques comme deux camps adverses. Les deux tentations contre lesquelles doit se battre le sceptique ne se font pas la guerre – ou alors seulement de manière artificielle. Au contraire, ils s’alimentent l’un l’autre. De l’entrée en matière relativiste du type «J’ai le droit d’avoir mon avis sur la question, laissez-moi m’exprimer» à l’exposé en mode «J’ai raison et vous avez tort», il n’y a qu’un pas. Eric Zemmour l’a bien compris. Il partage d’ailleurs avec ses adversaires idéologiques un relativisme des valeurs. Il suffit d’y calquer un nationalisme pour arriver à la conclusion qu’en France, ce sont les valeurs françaises qui doivent être défendues. Si quelqu’un lui apporte la contradiction, ce sera faux. Notons tout de même que Zemmour n’a pas toujours tort, bien sûr, et qu’il a le courage de ses opinions. Or, en l’occurrence, là n’est pas la question.

Difficile, dans un monde si bizarre où les pompiers sont souvent pyromanes et les pyromanes… pyromanes, de rester fidèle à un équilibre sceptique. Difficile, oui, mais indispensable! Sans quoi, la mort lente du débat à l’université, dans la presse mainstream et au sein même de la population risque de déboucher sur un règlement de comptes tout droit sorti de citoyens frustrés de ne pas être libres de leurs opinions. Cette conséquence malheureuse pour la santé de la société se doublera – que dis-je, se double déjà – d’une atteinte à la recherche de la vérité. Une crainte de philosophe? Pas seulement: la sagesse de tout un chacun contribue peut-être directement à son bonheur au quotidien. Mais là encore, la question n’est pas définitivement tranchée…

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VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@SylT 15.10.2020 | 16h13

«Tellement bien analysé. Relativistes vs dogmatiques, rassuristes vs alarmistes, croyants vs athées, complotistes vs tous les autres.... Comme si débattre en écoutant vraiment les arguments des autres n'était plus possible. Comme si l'angoisse montante ne pouvait plus être combattue que par des théories simplistes et des vérités à l'emporte-pièce. Merci pour vos articles M. Follonier.»


@Jonas Follonier 15.10.2020 | 17h20

«@SylT: Merci beaucoup!»


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