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HISTOIRE

Au-delà de la rencontre d’Albert Rösti et du général Guisan

L e chef du plus grand parti de Suisse, l’UDC, a donc sonné l’alarme nationale sur la prairie du Grütli. Pour en appeler à la résistance face à l’Union européenne comme le chef des armées l’avait fait, le 25 juillet 1940, pour galvaniser ses troupes et le pays tout entier face à la menace des puissances de l’Axe hitlérien. Le parallèle est d’un ridicule qui saute aux yeux, et aussi d’une bassesse électoraliste assez puante. Passons. Cet événement est aussi l’occasion de se souvenir des circonstances historiques ainsi évoquées à tort et à travers.

L’invasion allemande de la France et de la Belgique, après celle de la Pologne, a provoqué un choc considérable en Suisse, alors qu’au sud, en Italie, le régime fasciste était à son apogée, alors qu’à l’est, l’Autriche avait été intégrée au Reich. Il y eut une phase de doutes, de défaitisme. Le discours fumeux et ambigu du 25 juin 1940 du président de la Confédération, Marcel Pilet-Golaz, avait davantage inquiété que rassuré. Le Vaudois notait que les temps changeaient, que l’on allait vers «des mutations profondes… » Rien ne permettait de douter sa volonté de s’opposer au Reich, mais cet homme de droite était manifestement influencé par certains discours des extrême-droites française et italiennes, très répandus à cette époque, en Suisse romande en particulier. Sur les faiblesses de la démocratie, sur la nécessité d’un régime fort, d’une renaissance nationale.

Un mois plus tard, la décision d’Henri Guisan de réunir ses 300 officiers supérieurs sur la plaine du Grütli – pas très sage au vu des risques encourus – était un beau coup militaire et politique. On possède le texte du discours préparé à l’avance mais pas exactement ce qui s’est dit réellement car le général s’en écartait. Pour l’essentiel, il dressa le réquisitoire du défaitisme qui s’était répandu jusque chez certains cadres de l’armée, il proclama la volonté absolue de faire face à la menace extérieure… et intérieure, visant les propensions pacifistes de la gauche qu’il exécrait.

L’évènement trouva un grand écho dans la population suisse. Il gagna immédiatement une immense popularité. Au point de troubler le Conseil fédéral qui vit dans cet appel un acte politique dépassant quelque peu le cadre militaire. Guisan avait aussi révélé sa stratégie. De fait, il renonçait, en cas d’invasion, à défendre le plateau et les grandes villes. Comme il manquait de blindés et d’avions, les clés du succès de la Blitzkrieg allemande, il prévoyait de concentrer ses troupes en Suisse centrale et dans les Alpes: le Réduit national. Ancré entre Sargans, le Gothard et St.-Maurice.

Le discours de Guisan était d’une fermeté remarquable. Mais on y cherche en vain un mot que son piteux admirateur d’aujourd’hui, Albert Rösti, brandit, lui, haut et fort: la démocratie.

Bien plus tard, des historiens ont épluché la biographie et les papiers du général. Il en ressort une certaine méfiance face à la démocratie telle qu’elle était pratiquée en Suisse. Notamment parce qu’elle permettait à la gauche de s’affirmer, parce qu’elle marquait les divisions de l’opinion. Le texte du fameux discours retrouvé dans les archives esquisse des perspectives politiques. Il évoque les changements que la période amènera dans la Constitution suisse, il parle de la fin du régime des partis, il parle de la nécessité d’une «révolution nationale éventuellement par le système corporatiste», système introduit en Italie par Mussolini… auquel Guisan vouait une grande admiration depuis la visite qu’il lui avait rendu en 1934. Il vénérait non moins le maréchal Pétain qu’il avait invité aux manœuvres du 1er corps d’armée en 1937. Affinités qui se poursuivirent pendant la guerre. En avril 1941, le général suisse écrivait au chef de la France collaborationniste une lettre amicale: il félicite Pétain et voit dans sa trajectoire «un spectacle réconfortant et un exemple édifiant».

Si l’on veut égratigner les mythes, non pas pour faire la morale à quiconque, mais pour avoir une idée plus réaliste des faits, on doit aussi mentionner l’antisémitisme larvé que Guisan partageait avec de larges milieux de la droite à cette époque. L’historien Daniel Bourgeois a retrouvé une lettre adressée par le général au service cinématographique de l’armée. Il s’inquiétait de la présence dans ce groupe de trois Juifs et alertait sur le risque d’une «emprise étrangère» à travers ces «naturalisés de fraiche date». Il lui fut répondu qu’en fait, un seul «Israélite» était employé là. Avec ce terrible mot d’excuse: «au vu de la présence massive de la juiverie dans le cinéma, il est compréhensible que certains professionnels soient actifs chez nous.»

Il est facile de raconter l’histoire comme dans une bande dessinée hagiographique. S’y plonger en abordant les contradictions et les ombres du passé donne de meilleurs outils pour réfléchir… au présent.


https://www.rts.ch/archives/tv/culture/histoire/3448230-guisan-au-grutli.html

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