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CULTURE / Littérature

La Moldavie, merveilleux pays

La Moldavie n’est pas un État sorti d’un album de Tintin. Au contraire de la Bordurie et de la Syldavie (dans Le Sceptre d’Ottokar), elle est un État souverain depuis son indépendance de l’URSS en 1991, peuplé de 3 millions d’habitants, enclavé entre la Roumanie et l’Ukraine, tenant du titre, disputé, de pays le plus corrompu du continent européen. Le romancier Iulian Ciocan en dresse un portrait loufoque, quoique réaliste, dans L’Empire de Nistor Polobok, son deuxième roman traduit en français. Son sous-titre, Portrait fêlé d’une Moldavie corrompue, révèle presque trop de détails sur le fond de l’intrigue.

Alors qu’il rentre chez lui après une soirée à toucher des pots de vin et les cuisses de charmantes jeunes femmes, le fonctionnaire pourri Nistor Polobok trébuche dans une fissure sur l’asphalte. Le lendemain, la fissure s’est changée en crevasse qu’aucune tentative de remblaiement ne parvient à combler. Le maire de Chișinău, la capitale, aux mains également sales, est impuissant. D’ailleurs, relève l’auteur, «ce qui l’avait propulsé dans son fauteuil de maire, c’était sa belliqueuse rhétorique pro européenne, un banal foutage de gueule des électeurs.» Ainsi est abordée la singulière situation de la Moldavie qui, «le cul entre deux chaises», est divisée entre le courant pro européen, bien qu’aucune procédure d’adhésion à l’UE ne soit même envisagée, les unicistes, partisans d’une fusion avec la Roumanie voisine, et les pro Russes, essentiellement de la région sécessionniste de Transnistrie. Un État de «l’interminable transition».

Pour Polobok, la crevasse, qui ne cesse de s’étendre, et engloutit bientôt son ostentatoire palais impérial particulier malhonnêtement acquis, est une image de l’Enfer. La gangrène morale qui empoisonne les élites de Chișinău conduira la ville entière à la destruction s’il n’obtient pas le pardon de ses pêchés. Et ces pêchés sont nombreux, et partagés. Politiques et services de police s’en mêlent. Polobok est soumis à des interrogatoires absurdes menés par des procureurs staliniens. «Les politiciens pro Roumains voyaient derrière la crevasse la 'main de Moscou' tandis que les pro Russes criaient haut et fort que c’était un complot fomenté par Bucarest.»

Pendant que l’empereur Nistor est torturé par ses fautes passées et cherche à se racheter une conscience et une virginité à grand renfort d’euros et de dollars, les immeubles kroutchéviens et brejnéviens du voisinage sombrent dans la crevasse, inexorablement. Certains habitants, opposants du maire et du «Grand Oligarque», saisissent l’opportunité et créent un Parti Anti-Crevasse. Les intellectuels se délectent du sujet qui illustre à quel point la Moldavie est «un espace de l’étrange et du miraculeux, une sorte de conte».

C’est effectivement sur le mode du conte grinçant et ironique, cher aux auteurs contemporains de l’Europe orientale (le Roumain Razvan Radulescu, l’Ukrainien Mikhaïl Elizarov, le Croate Goran Tribuson, le Serbe Tiodor Rosic,... ) que Iulian Ciocan mène son récit. Mieux vaut rire que pleurer de ces situations aberrantes, de l’impasse morale et politique dans laquelle sont embourbés ces États neufs, à peine émergés de l’ex bloc de l’Est.

Un mot d’esprit célèbre en Moldavie veut que l’on soit passé du Parti unique à l’oligarque unique, sans l’ombre d’une esquisse de démocratie à l’horizon. On raconte aussi, ailleurs, qu’il n’y a rien de tel pour faire fleurir les arts qu’une situation politique et économique apocalyptique. Longue vie, pour le bonheur des lecteurs, à la République de Moldavie.


Iulian Ciocan, L’Empire de Nistor Polobok, traduit du roumain (Moldavie) par Florica Courriol, Belleville Éditions, 216 pages.

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