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LU AILLEURS / Argentine

L'Argentine face à un nouvel effondrement?

U n pays qui produit de la nourriture pour 400 millions de personnes dans le monde peut-il laisser souffrir de la faim une partie de ses 40 millions d'habitants? En Argentine, ce fléau est de plus en plus préoccupant. Un enfant sur deux est pauvre et un sur dix a faim. Le 12 septembre dernier, à moins de deux mois des élections présidentielles, le Parlement a adopté une loi pour faire face à l'urgence alimentaire. Désormais, d'autres secteurs de l'économie présentent des demandes d'aide immédiate et exceptionnelle.

Après les fortes mobilisations à Buenos Aires de mouvements et d'organisations sociales, le pays, pourtant 10ème exportateur agricole mondial en 20141, rétrogradé en 2018 selon les chiffres de l'Organisation Mondiale du Commerce, s'est déclaré officiellement en urgence alimentaire. Le gouvernement a reconnu le problème et prévu une augmentation de 50% des enveloppes budgétaires servant à financer les programmes d'alimentation et de nutrition. En outre, il permet au chef du Cabinet des ministres d’organiser directement les achats de produits alimentaires par l’État sans passer par les procédures habituelles, telles que les appels d’offres et les négociations de prix. Le coût fiscal de la mesure atteint environ 175 millions de dollars.

La population a faim

Dans la situation actuelle, les soupes populaires et les organisations de quartier sont cruciales. Des humanitaires travaillent sans relâche auprès de milliers de mineurs, dans les quartiers les plus défavorisés de différentes villes. «Chacun reçoit l'équivalent d'une tasse de lait et deux pains sucrés. Le lait est livré par le gouvernement municipal ou, à défaut, est fourni grâce à des dons, tandis qu'on va chercher le pain à la boulangerie de la région», précise le journal espagnol El País.

Selon le dernier rapport de l'Observatoire de la dette sociale argentine, dans un pays produisant de la nourriture pour plus de 400 millions de personnes, soit près de dix fois sa population, en 2018, «13% des enfants avaient faim, 29.3% ont réduit leur alimentation, ce qui représente une augmentation de 30% par rapport à 2015».

Pour qu'un couple avec deux enfants ne tombe pas dans l'indigence dans la capitale et la périphérie de la métropole, il doit bénéficier d’un revenu de 12.410 pesos par mois (215 USD) et pour ne pas se retrouver sous le seuil de pauvreté il doit gagner 31.148 pesos. Cela équivaut à plus de deux fois le salaire minimum, selon les données de l'Institut national de la statistique et du recensement (INDEC). 

Manifestation de la Confédération des Travailleurs de l'Économie Populaire, à Mar del Plata, pour la proclamation de l'urgence alimentaire. ©CTEP, 2017.

Autres urgences à venir

Les autres secteurs de l’économie présentent aussi des demandes d’aide immédiate et exceptionnelle du gouvernement. 

Diverses entités économiques ont demandé à déclarer l'urgence face à la crise et à la fermeture de milliers de petites et moyennes entreprises. 

Le secteur de la construction a demandé une aide prioritaire dans les travaux publics et a ouvert des négociations avec des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur.

Mais il y a aussi urgence dans la santé publique: les ministres de la Santé de 15 provinces ont présenté une note commune demandant au gouvernement de Mauricio Macri de garantir le droit fondamental d'accès aux soins de tous les citoyens du pays, compte tenu de la grave crise que traversent les hôpitaux publics. Elle a poussé des milliers de patients à migrer du secteur privé vers le public, qui dispose de moins en moins de ressources en raison des coupes opérées par l'administration nationale.

À cela s’ajoute l’association qui regroupe les concessionnaires automobiles, l’ACARA, qui, comme le dit le journal Ambito Financiero, demandera au gouvernement de déclarer l’urgence due à la chute brutale des ventes.

Pas de lumière à l'horizon

Pour le journal Página 12, nombreux sont les consommateurs qui se retrouvent dans l'impossibilité de payer leurs factures de services publics. Ce qui ne s’était pas vu, même lors de la crise de 2001. Dans la région métropolitaine de Buenos Aires (14,5 millions d'habitants), plus de 1,5 million de clients des entreprises de distribution d’électricité, Edesur et Edenor, se sont trouvés en défaut de paiement au cours de cette année et 120.000 autres ont choisi d’utiliser des compteurs prépayés (des cartes rechargeables permettant grâce à un code, d’avoir accès à l’électricité) pour éviter les pannes de courant et disposer du minimum d'électricité indispensable.

Des 80% de clients appartenant à Edesur, un sur 5 est en retard de paiement et s’expose à une coupure d’électricité.

Comment en est-on arrivé là? Les causes sont habituelles: inflation, déficit de croissance, dépréciation de la monnaie nationale, besoin de dollars et incapacité de payer les dettes. Pour sa part, le président Mauricio Macri n'a pas pu empêcher l'économie de son pays de sombrer dans la récession avec sa politique libérale. Le journal financier américain Wall Street Journal assure que la nouvelle crise économique reflète l'incapacité du pays à rompre avec un schéma qui se répète de manière cyclique depuis «plus de 70 ans». «Un pays qui vit au-dessus de ses moyens», condamne le média. Une solution possible pour le journal américain serait de dollariser l'économie. Une solution «cyclique», comme les crises que traverse le pays.


Notes :

1. Donnée du Ministère de l'Économie et des Finances français

À lire : 

https://elpais.com/internacional/2019/09/17/argentina/1568749456_762108.html

https://www.pagina12.com.ar/219529-luz-de-emergencia

https://www.ambito.com/tras-la-emergencia-alimentaria-se-vienen-los-debates-la-emergencia-las-pymes-la-construccion-la-salud-y-el-sector-automotriz-n5055457

https://www.wsj.com/articles/why-argentina-faces-an-economic-crisis-again-11569422388?mod=e2tw 

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