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RECIT / Fête des vignerons

Heureuse Veveysanne!

H eureuse et chanceuse parce que je vis au-dessus de l’hôpital Samaritain à Vevey. À dix minutes à pied du centre-ville. Assez loin du tohu-bohu de la Fête des Vignerons qui a lieu, comme tout le monde le sait, une fois toutes les générations. Tous les soirs, les chants, les cors des alpes et maintenant les applaudissements remontent jusque chez moi. Et chaque soir j’ai une pensée compatissante pour les habitants qui vivent tout près de l’arène et qui partagent la vie au rythme de la préparation de la fête.

Sarah Dohr


Quand j’ai emménagé dans cette magnifique petite ville de Vevey il y a cinq ans, je ne connaissais rien de cette fête. Bien que j’aie grandi à seulement à 100 km de Vevey, à Leuk en Haut-Valais, bien que j’aie fréquenté l’espace romand lors d’une année d’étude à Sion en 1998. J’avais 19 ans en 1999. Aucun mot, aucune phrase, aucune mélodie de cette fameuse fête des vignerons n’a jamais effleuré mes oreilles, ni mes yeux.

En août dernier, la communication de l’organisation de la fête des vignerons a commencé: brève information sur la construction de l’arène de 20'000 places qui entrainait la fermeture du parking à ciel ouvert de la Place du Marché. Le marché lui-même, qui se tient tous les mardis et samedis matin, a été déplacé à La Tour-de-Peilz. Certaines rues ont été fermée à la circulation. Descendre en ville, avec ou sans la voiture, est devenu, dès octobre dernier, un vrai casse-tête et ne fait plus de sens: surcharge du trafic et bouchons, davantage de marche. Depuis lors, je fais mes courses à Oron-la-Ville qui n’est pas très loin de mon lieu de travail.

La communication de la Ville par la suite s'est révélée inexistante. La Commune et les organisateurs de la fête n’ont guère aidé les habitants de Vevey à se guider tout au long de la longue période de préparation.

Le mécontentement des commerçants veveysans grandissait à chaque fois je descendais en ville pour acheter le pain ou les cigarettes:  ma petite dame du bureau tabac était déprimée. Plus l’arène grimpait en hauteur, plus il y avait de l’ombre, plus il faisait humide et froid et plus elle déprimait. En janvier, certains commerçants affichaient une perte de 60% sur leurs chiffres d’affaires et en étaient au point de licencier du personnel. Tout cela sur fond du scandale de conflits d’intérêts dans notre commune: l’affaire Girardin, lequel s’est vu suspendre en juillet de l’an passé; quelques mois après, c’était au tour des deux conseillers communaux Agnan et Christen, soupçonnés de «whistleblowing». Trois conseillers communaux sur cinq se son retrouvés suspendus. Le chaos était parfait et n’arrangeait en rien la vie veveysane.

Des petits magasins fermaient, à défaut de clientèle. Interdiction des commerçants de poser une seule chaise devant leur boutique, à part s’ils payaient une location à la confrérie. Restriction de vendre son vin du territoire lorsque les cantons descendaient à Vevey promouvoir leur culture lors de la journée cantonale. La confrérie a mis les mains sur cette ville.

Plus on s’approchait de la fête, plus la presse et les gens d’ici, de la Riviera-Pays-D'Enhaut en parlaient, moins j’avais envie d’assister au spectacle. Avec ces billets vendus entre 79 CHF et 360 CHF et un budget annoncé de 100 millions par la confrérie des vignerons, j’avais le vertige.

J’ai essayé de trouver la raison ce budget. Explications trouvées ici et là: 13 millions pour la construction de l’arène; 12 millions pour la technique qui habille l’arène avec cette première mondiale d’un immense tapis LED de 800 m2; 12 millions pour les costumes des participants (nous savons qu’ils ont dû contribuer eux-mêmes à hauteur de 400 CHF); 3 millions pour la location de la place du Marché; 2 à 3 millions pour enregistrer soigneusement les pierres déplacées sur le fond du lac et qui devront retrouver leur emplacement d’origine à la fin de la fête. Parce que, hélas, pour supporter la terrasse de la Confrérie, ils ont dû planter 260 poteaux dans le lac et cela a évidemment un énorme impact sur la vie de nos chers poissons. Il faut les protéger! Et n’oublions pas, au final, cette augmentation du coût de la sécurité, vu les récents attentats en Europe. Point d’interrogation.

La sécurité, un point essentiel à un spectacle d’une telle ampleur et qui m’a inquiétée dès le début, puisque la communication de la part des organisateurs sur la sécurité des 20'000 spectateurs dans les étroites rues de Vevey était absente: une masse considérable pour une petite ville qui compte 18'000 habitants. Ils ont quand même fait un exercice d’évacuation. Et par la suite, j’ai pu lire dans la gazette de la fête qu’un dispositif de sécurité avait été installé avec 44 caméras et des capteurs qui comptent la foule à l’aide des signaux émis par les téléphones portables des spectateurs. Ça rassure un peu.

Au début du mois de mai, les Veveysans ont tout de même reçu une invitation à assister gratuitement à une des répétitions qui débutaient autour du 20 mai. Avec plus de 5000 figurants, fallait bien s’entraîner. Les deux mois qui suivirent ont adouci un peu mon cœur car je rencontrais des figurants partout: à la plage, en ville, dans le bus. Et ils avaient les yeux qui brillaient quand ils parlaient de la fête.

J’ai été invitée alors au spectacle le 19 juillet par un ami. J’allais enfin à la rencontre du spectacle de Daniele Finzi Pasca qui en a tant parlé dans des interviews. Retracer la vie et le labeur des vignerons et leurs vignes sur les quatre saisons, le fil rouge étant donné par une petite fille qui parle avec son grand-père et voilà, les 5000 figurants, chanteurs, musiciens.

© Jacques Pilet

Sagement arrivée à l’heure, je me suis assise vers 20h45 dans les gradins. L’arène était pleine. Une dame âgée vomissait et créait un petit tumulte dans les gradins. Un Securitas arrivait pour vérifier si tout allait bien. Dix minutes après, elle a été évacuée, 30 minutes après il y avait une équipe de nettoyage. Bonne organisation, bonne prise en charge. Le spectacle battait son plein, commençant par les vendanges en automne. Des centaines de figurants interprétaient les vendanges, ils racontaient aussi le danger qui guettait les vignes par les oiseaux. Trop de figurants sur scène entre les vendangeuses et les oiseaux. Je n’arrivais plus à voir la petite Julie qui devait assurer le fil rouge. J’avais de la peine à suivre, on était où? Ah oui, les trois bonhommes qui jouaient aux cartes avec le grand-père. Mais qui sont-ils, ces trois bonhommes? Que font-ils là? Arrivait alors le tableau avec les cartes. Partout des figurants. Les cartes-figurants descendaient de tous les côtés, faisant de la chorégraphie sur toutes les scènes du bas, du milieu. C’était coordonné ou chaotique? Je n’en sais rien, je ne suis pas experte en mise en scène.

Arrivèrent les Cent-Suisses. Avec leur chorégraphie militaire et la lumière du tapis qui s’adaptait à leurs pas, c’était beau.

Suivait un tableau avec cent huitante figurants habillés en chevaux. Je les ai comptés, 9 personnes sur 20 lignes. Des costumes merveilleux, mais c’était quoi l’histoire? Et elle est où, Julie et son grand-père?

Je me suis retrouvée dans un spectacle digne d'Alice au pays des merveilles. Plein de couleurs et de chant – dont on ne comprenait pas les paroles – qui laissaient la place au rêve, à l’imagination. Je n’arrivais pas à entrer dans le jeu, ni à suivre. La masse des figurants étouffait les émotions. Et nous n'étions qu’à 22h00, encore plus d’une heure trois-quarts de spectacle. Vais-je tenir? Oui, parce que j’avais très envie de voir le tableau du Ranz des vaches, évènement sacré de la fête. Je savais que cela devait se passer vers 23h00, puisque j’avais vu les chanteurs, le mardi d’avant, entrer vers cette heure-ci. Je tenais donc bon et ils sont arrivés, les Fribourgeois avec leurs vaches. Merveilleux. Le chant du Ranz, chanté par onze hommes, résonnait puissamment dans l’arène. Beau. Fort heureux que je sois une Haut-Valaisanne qui ignorait que dans la tradition, le Ranz est chanté par un seul homme.

Mon ami et moi sommes partis de suite après, avant la fin. Le final se fera sans nous. J’avais la tête pleine et ça suffisait. Et autant sortir avant la masse.

© Jacques Pilet

Conclusion? Les mots malheureux que M. Finzi a lâché dans un interview du Tagesanzeiger prennent tout leur sens. Il expliquait: «Vevey explose comme jamais. L’arène n’accueille plus de personne que la ville a d’habitants. Une fête de cette dimension il n’y en a qu’en Corée du Nord – mais nous sommes dans un pays libre et démocratique et les gens participent à cette fête volontairement, avec joie.» Ce spectacle est une mise en scène gigantesque et égocentrique, démesuré comme les spectacles initiés par Kim Jong-un en Corée du Nord. Une confrérie qui loue son importante existence, qui se lèche les doigts. Le côté populaire a disparu. L’âme qui devrait provoquer les émotions aussi.

Reste cette joyeuse bande de figurants qui égayent tous les jours les ruelles de la ville. Grand merci à eux! Ils sauvent cette fête. Et mon humeur avec.

P.S. Si la Confrérie avait voulu marquer un point de modernisme, outre le couronnement de la première femme célébrée parmi les vignerons-tâcherons, elle aurait pu inviter Carole Rich, qui plaidait déjà en 1999 pour que les femmes puissent chanter le Ranz. Voici un petit extrait de son plaidoyer et chant magnifique d’il y a 20 ans: 

https://www.rts.ch/archives/tv/culture/que-la-fete-commence/9433655-le-ranz-des-vaches-au-feminin.html

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Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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