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Dans la jungle parisienne

Cap sur le néant en trottinettes électriques

D e nouveaux prédateurs déboulent dans la jungle parisienne pour s’attaquer à cette espèce en voie de disparition: le quidam 100% piéton. Une espèce que personne ne songe à protéger. Ces monstres n’ont point de pattes et sont montés sur roues: trottinettes et vélos électriques, gyroropodes, monoroues, hoverboards. Leur but? Le néant. À fond la caisse.

Scènes vécues par Le Plouc à la Butte-aux-Cailles dans le XIIIe arrondissement parisien, vendredi 13 septembre, jour de grève des transports publics.

Il ouvre la porte de son immeuble en engageant un pas prudent vers ce lieu de tous les dangers: le trottoir de la rue Simonet. Le Plouc a juste le temps d’opérer un bond en arrière pour éviter la folle course d’une trottinette électrique. Pas le temps d’interpeller le gamin. Il vient de prendre un virage sur l’aile au coin de la rue. 

Cinq minutes plus tard, à un passage dit «de sécurité» rue Bobillot, le feu est vert pour les piétons. C’est le piège. L’alliance de la signalisation verdoyante et du passage «protégé» donne au piéton l’impression trompeuse qu’il ne peut rien lui arriver. Lourde erreur. Juché sur sa monoroue électrique (voir photo), les jambes raides, le regard halluciné, la chemise ouverte sur un torse qui frise sous l’effet de la vitesse, un quadragénaire tente d’oublier sa brioche naissante en faisant le kéké. Rien à foutre du feu rouge. S’en tamponne du passage «protégé». Façon torero, le Plouc évite ce rouleur de mécanique monocycle. Olé! Impossible de voir si la Bête porte gravée sur son front la marque 666, elle pointe déjà son mufle place d’Italie.

Les étrons canins jouent petits bras

Sur le chemin du retour, Le Plouc doit retraverser la rue Bobillot, toute grondante de dangers potentiels. Au même passage ironiquement nommé «protégé», le feu est au rouge pour les piétons. Mais les voitures sont bloquées par un bouchon. Traverser tout de même? Le Plouc hésite. Un automobiliste sympathique l’encourage de la main. Comment résister à cette marque, si rare, de courtoisie? Mais en s’exécutant Le Plouc a failli être exécuté. Par un vélo électrique dont le maladroit jockey ne maîtrise ni la vitesse ni le guidon et qui, météore aveugle, remonte la file des voitures à l’arrêt. Là c’est un grand bond en avant façon maoïste que Le Plouc accomplit pour sauver sa vieille carcasse. 

Arrivé à domicile, Le Plouc se remet de ses émotions devant une bière. C’est dans une autre, de bière, qu’il aurait pu échouer…

Cette expérience, chaque piéton de Paris a pu l’éprouver. Aux dangers habituels – conductueurs en smartphone, scootéristes distraits, chauffeur de bus à angles morts (jamais angles ne furent si bien nommés) – se sont donc ajoutés ces nouveaux engins encore plus périlleux que les autres puisqu’ils s’attaquent au trottoir, biotope que, jusqu’à maintenant, le piéton ne partageait qu’avec les étrons canins. Un voisinage certes malodorant, pouvant même entraîner de douloureuses glissades, mais qui, face aux nouveaux périls, joue petit bras. Si tant est que lesdits étrons fussent munis d’un tel membre supérieur.

Et le néant s'effondre ...

Naguère encore, les vélos et les trottinettes n’avaient que les muscles pour seuls moyens de propulsion. Or, l’humain déteste l’effort et adore la vitesse. La voiture à Paris n’étant plus qu’une particule de liège dans le gigantesque bouchon urbain, ces roues à moteur électriques sont devenues, si j’ose dire, sa bouée de sauvetage. Grâce à elles, il peut enfin concilier ses trois vices favoris – fainéantise, rapidité et individualisme – tout en se donnant les gants d’un protecteur de l’environnement. Et si vous lui rétorquez que la fabrication de ces engins sataniques participe à la pollution (lire ici un communiqué de Vélorution), c’est trop tard, les oreilles de l’humain roué sont déjà hors de portée.

Ce phénomène n’est pas qu’une mode parmi d’autres. Cette roue de notre Apocalypse qui tourne sans effort et fonce sans crier gare est le symbole le plus évocateur de notre monde branché sur son nombril. Tout doit bouger: les lignes, les idées, les mœurs, les modes, les salariés, les cadres, les ministres, les médias, les SDF. Nulle puissance divine, il n’y a que l’immanence alimentée par ce mouvement qui a la frénésie pour moyen et le néant pour fin. 

Pourtant, c’est l’immobilité du moyeu qui fait tourner la roue. Distinguer une particule d’éternité dans ce magma vibrionnant et c’est le néant qui s’effondre.

Jean-Noel Cuénod

Jean-Noël Cuénod est journaliste, écrivain et poète. Il est également auteur de son ...

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